Siemens tente de sortir de l’affaire des turbines détournées en Crimée

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Quatre turbines de l’industriel allemand destinées à une centrale russe ont été détournées vers la Crimée. Pointé du doigt par Berlin, Siemens réduit ses activités en Russie.

Siemens tente de se défaire du « boulet » de l’affaire des turbines détournées. Après avoir découvert début juillet que quatre de ses turbines destinées à une centrale électrique russe ont été détournées vers la Crimée, un territoire annexé par la Russie en 2014 et visé par des sanctions européennes, le géant industriel allemand a annoncé vendredi qu’il va réduire certaines de ses activités dans le pays.

Il va cesser de livrer des équipements pour des centrales avec toute entreprise contrôlée par Moscou, renforcer ses contrôles sur les projets en cours ou à venir, vendre ses parts dans la coentreprise Interautomatika et rompre un accord de licence avec plusieurs sociétés russes. Une décision qui intervient dix jours après que Siemens a déposé une plainte devant un tribunal arbitral de Moscou contre son client russe Technopromexport (TPE).

Un fait « inacceptable »

En réduisant la voilure en Russie, où il a réalisé un chiffre d’affaires de 1,2 milliard d’euros l’an dernier (sur un total de 79,6 milliards), il compte prouver sa bonne foi dans ce qui est devenu un casse-tête politico-économique pour le groupe, pressé par Berlin de faire toute la lumière sur cette histoire. « Dans l’immédiat, il s’agit d’expliquer les faits le plus vite et de la manière la plus complète possible, et c’est ce qui est demandé avant tout à Siemens », a déclaré la semaine dernière un porte-parole du gouvernement allemand, évoquant un fait « inacceptable » suivi avec une « grande attention »…

A l’origine, ces quatre turbines à gaz SGT5-2000 ont été commandées en mars 2015 par TPE, une filiale du conglomérat public Rostec, pour la construction d’une centrale électrique à Taman, dans le sud-ouest de la Russie, et ont été construites puis livrées à l’été 2016 par SGTT, une co-entreprise de Siemens et du russe Power Machines. Mais, début juillet, Siemens annonce « avoir reçu de sources fiables l’information » que deux turbines ont été localisées en Crimée, violant ainsi le régime de sanctions imposé par l’Union européenne. Et il a « reçu des informations crédibles qu’en dépit de tous ses efforts récents et passés, l’ensemble des quatre turbines […] ont depuis été localement modifiées et illégalement déplacées » dans la péninsule, où TPE construit depuis 2014 deux centrales électriques – une promesse de Vladimir Poutine pour garantir l’indépendance énergétique du territoire vis-à-vis de l’Ukraine.

Naïveté ou hypocrisie

« Cette situation est une infraction grossière aux contrats de livraison de Siemens et au droit européen, ainsi qu’un abus de confiance », estime Siemens. Qui assure que TPE avait certifié plusieurs fois par écrit que ces turbines étaient bien destinées à la centrale russe de Taman. Il réclame désormais leur retour en Russie et propose de les racheter. Et, en choisissant de se retirer de la coentreprise Interautomatika (dont il détient 45,7 %), il prive TPE des capacités d’ingénierie nécessaires à l’installation et au fonctionnement des turbines – même si celui-ci peut toujours tenter de trouver d’autres sociétés pour le faire. Les dirigeants de TPE et de Rostec, sa maison mère, ne se sont pas exprimés sur cette affaire, de même que le Kremlin, qui juge que « c’est du ressort des entreprises qui collaborent [avec Siemens]de s’exprimer ». Fin de l’histoire ? Rien n’est moins sûr.

Les sanctions contre Moscou sont sacrées pour Angela Merkel, qui a personnellement oeuvré à une cohésion européenne malgré les réticences de certains pays, et la chancelière se serait entretenue du dossier avec le patron de Siemens, Joe Kaeser. L’affaire serait embarrassante si l’un des poids lourds de l’industrie allemande a fait preuve de négligence. « Je fais remarquer que c’est du devoir de l’entreprise de vérifier si ses transactions tombent sous le régime des sanctions », a souligné le porte-parole du gouvernement la semaine dernière.

Certains concurrents soupçonnent Siemens de naïveté ou d’hypocrisie, jugeant que l’appel d’offres laissait craindre un transfert possible des turbines vers la Crimée. Certains médias russes font état depuis 2014 de l’intention de TPE d’utiliser les turbines fournies par Siemens pour son projet de Taman, un site situé à quelques kilomètres en face de la péninsule, au profit de ses centrales sur place. Depuis la mise en place des sanctions européennes, de nombreuses entreprises utilisent des procédures détournées pour les contourner et importer du matériel européen.

 

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Caroline, 40 ans est analyste financier. Passionnée par les chiffres, elle intervient au niveau des restructurations, des RH et de la rentabilité des entreprises. Elle dévore la presse économique afin d’être toujours force de proposition.